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— Nous aurons 50 000 puissances! coupa Terr. C’est insuffisant. À première vue, du moins.

Il poussa la carte sous le nez d’un technicien.

— Nous sommes à six cents stades de la côte la plus proche, à trois mille stades de la plus éloignée. Qu’en pensez-vous?

Le technicien se livra à un rapide calcul.

— Il nous faudrait cent cinquante mille puissances pour que le télébarrage ne déçoive pas nos espoirs.

— Peut-on les obtenir en forçant le plan d’électrification?

— Non, Édile. Pas avant des mois. Nous n’avons pas assez de matériel.

Vaill mit sa main sur l’épaule de Terr, les yeux brillants.

— En y ajoutant les piles des chars et celles de toutes les téléboîtes… et celles du navire que j’allais oublier!

Terr se frappa dans les mains et parla dans une téléboîte.

— Statistiques? Ici, l’Édile. Toutes affaires cessantes, voulez-vous me faire le total de toute l’énergie disponible en électricité… Non, tout! En additionnant les piles des téléboîtes et des chars, celles du navire, les piles de chauffage, tout, vous comprenez? Quand aurai-je la réponse?

Un quart d’heure plus tard, la réponse arrivait: cent vingt mille puissances.

— C’est trop bête, dit Terr. Il ne nous manque que trente mille unités.

Son front se plissa. Où trouver le complément? Il rêvait de turbines, de courant, d’étincelles géantes. Une image l’assaillit:

— Les bossks! dit-il.

Personne n’eut l’air de comprendre. Il dut leur rappeler l’accident survenu dans la jungle, parla d’électricité musculaire. L’idée était à la fois géniale et baroque.

Sav ne faisait pas partie du conseil. On eut besoin de ses lumières. On le fit demander par téléboîte et Terr lui exposa ses difficultés, ses espoirs. Mais le naturaliste branlait la tête.

— Non, dit-il. Vous vous êtes laissé entraîner par votre imagination. Réfléchissez au nombre de bossks nécessaires au projet. Il faudrait les chercher, les tuer, car je doute qu’on puisse leur faire comprendre nos difficultés pour qu’ils viennent de plein gré…

Il eut un rire sans joie pour saluer sa plaisanterie et poursuivit:

— Ce ne serait pas un mince travail et ça prendrait du temps. Vous ne réussiriez à tirer ici que des charognes sans utilité. Ces muscles seraient depuis longtemps en pleine putréfaction.

— Mais pourquoi s’attacher aux bossks? Il ne manque pas d’animaux gigantesques dans ce pays. Je suppose que le phénomène serait identique.

— Le problème aussi. Je…

— Des cervuses!

— Évidemment, ce serait plus facile à tuer et à transporter. Mais vous passeriez un temps fou à mettre leurs muscles en série, et au moment de vous en servir, la putréfaction aurait fait son œuvre. Il faudrait tout recommencer… Au fond ce n’est pas bête comme idée, mais à deux conditions: utiliser des animaux en très grand nombre, les utiliser vivants! Ce qui pose des problèmes insolubles à si brève échéance. Il faudrait de véritables écuries, ou des étables, appelez ça comme vous voudrez. Trouver un moyen de faire rester les bêtes tranquilles, leur fournir de la nourriture… oh! la la! Vous auriez plus vite fait d’essayer de mettre des turbines en route, ou de fabriquer des écrans solaires.

— Pas de matériel! dit sombrement l’Édile. Le plan ne prévoyait qu’un débit de 50 000 unités.

Sav se gratta le front.

— À moins que…

— Quoi?

— En cas d’attaque, avons-nous besoin de beaucoup d’oms?

— Si nous avions des armes, il nous faudrait autant d’oms que d’armes, mais nous n’avons rien. Les oms seraient plutôt une charge, une cible à protéger. Ils ne serviront à rien dans la lutte s’ils ont les mains vides. Seuls quelques centaines pourraient s’occuper de l’émetteur et de divers petits postes d’alerte. Ce serait une guerre intégralement défensive.

Sav prit le bras de l’Édile et dit en lui massant familièrement le biceps:

— Sais-tu combien ce muscle peut donner?

— Je l’ai su. Rappelle-le-moi.

Sav sourit.

— Environ 5 millièmes d’unité de puissance.

Terr dégagea son bras avec mauvaise humeur et haussa les épaules. Mais Sav regarda fièrement les membres du Conseil et clama:

— Si je prends quatre muscles par om, j’obtiens 20 millièmes. Si j’utilise deux millions d’oms, c’est-à-dire huit millions de muscles, j’ai une source gratuite de 40 000 puissances, soit 10 000 de plus que nécessaire!

Tout le monde garda le silence. Terr rompit la glace.

— C’est idiot!

— Pas plus que tes histoires de bossks! Je dirais même beaucoup moins.

L’évidence était là, renforcée par les chiffres. Mais le plan paraissait si absurde que tout le monde s’étonnait de ne pouvoir le balayer d’un seul argument.

— Il faudrait des tonnes de…

— De quoi? coupa Sav. Je vais vous le dire: de fils conducteurs et d’aiguilles. Faites vérifier dans les réserves si vous avez le nécessaire. Si vous me donnez quelques transformateurs par-dessus le marché, je m’occupe du reste.

Puis il explosa.

— Bon sang! Ça vaut tellement le coup qu’il ne faudrait pas hésiter à arracher la moitié de l’installation déjà en place pour se procurer le matériel.

6

La sphère volait dans la nuit. Elle mit dix longues heures à franchir l’océan. Trois autres heures la menèrent à Klud.

Quand le pilote draag vit les lumières de la capitale d’A sud, il surveilla son tableau de bord, attendit que les deux courbes mauves ondulant sur l’écran se confondissent en une seule et laissa descendre l’appareil à la verticale. La sphère se posa doucement sur le sphérodrome.

Le pilote décapota et sauta sur le sol. Des phares s’avançaient vers lui, sur le terrain. Il se baissa, tassé sur lui-même comme un malfaiteur pris au piège. Puis il courut. Ses pas flasques et précipités ébranlèrent le ciment.

À gauche, d’autres phares trouèrent la nuit, aveuglant de plein fouet le fugitif. Celui-ci tourna sur lui-même et changea de direction. Mais fatigué, s’avouant soudain qu’il ne pouvait réussir, il s’immobilisa et attendit l’approche des voitures de la police.

Des voix jaillirent:

— Ne bougez pas, nos lance-rayons sont braqués sur vous!

Bientôt, les voitures stoppèrent à proximité. Cinq grands draags portant brassards métalliques furent sur le pilote clandestin en quelques secondes.

— Suivez-nous!

Le coupable garda un maintien orgueilleux.

— J’exige de comparaître immédiatement devant le chef-police du sphérodrome. C’est la loi!

— Tiens, tiens, voyez-vous ça?

— Ce citoyen connaît la loi, pas l’Édile!

— Montez dans la voiture et attendez qu’on vous interroge. Passez-lui les chaînes, vous autres!

— Vous regretterez de m’avoir brutalisé.

— Qui parle de brutalités? Taisez-vous, c’est compris.

— Oh! Sarev. C’est la sphère volée à Torm.

— Tu es sûr?

— C’est le même matricule.

— Pose les scellés sur l’ouverture du capot et fais-la remorquer au dépôt spécial. En route, vous autres!

Quelques minutes plus tard, on poussait le pilote dans un local vivement éclairé. Les draags de la police montraient tous des mines sévères ou froidement ironiques.

Assis derrière une table, un draag à brassard rouge et or commença l’interrogatoire.

— Votre nom?

— Êtes-vous le chef-police du sphérodrome?

— Non. Mais je vous ordonne quand même de répondre à mes questions.

— Je refuse. J’ai une déclaration à faire au chef-police.

Le policier eut un geste de colère, ses yeux rouges s’allumèrent. Puis il se calma d’un seul coup.

— Après tout, dit-il, ça m’est égal. Vous ne faites de tort qu’à vous-même. S’il vous plaît de moisir en cellule plusieurs jours avant de vous décider à répondre, ça vous regarde.

— Je connais la loi, clama le prisonnier. Vous ne pouvez refuser de me mettre en contact avec le chef-police.

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